Reflète-moi
« Si nous cherchons à contempler le miroir en soi, nous ne découvrons finalement rien d’autre que les choses qui s’y reflètent. Si nous voulons saisir les choses, nous n’atteignons finalement rien d’autre que le miroir ».
Friedrich Nietzsche
Un peu secrète, indiscernable depuis la chaussée, la Maison des Arts est un lieu particulier. Une demeure patricienne du 19e siècle qui, derrière la sobriété de sa façade néoclassique, cache des salons d’apparat éclectiques richement ornementés, dignes du rang de ceux qui l’occupaient. Marbres et boiseries, moulures et lambris, dorures et miroirs sont chargés d’histoire(s), de strates de temps et de mémoire, perpétuées par la récente restauration de l’édifice classé. Or, depuis plusieurs années, MYRIAM HORNARD (vit et travaille à Bruxelles et Virton) manipule le temps en ses diverses modalités. Celui qui passe, fugace, avec des sculptures performatives, des moulages d’objets usuels confectionnés en cire, voués à se consumer et à s’autodétruire. Des Vanités en 3D et en temps réel qui évoquent autant le processus de dégradation inhérent à toute existence que son principe de renouvellement perpétuel. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » aurait affirmé Lavoisier. Ainsi ces pièces façonnées avec de la cire récupérée de cierges cultuels (dédiés à l’invocation, la célébration, l’oraison) attestent-elles du besoin humain de croyance, de reliance, de transcendance, affirmant le rôle moteur du Désir comme combustible pour alimenter la flamme et perpétuer la Vie. Placées dans le petit salon de style Louis XVI, ces œuvres précaires qui fondent et s’effondrent côtoieront leurs répliques inaltérables en bronze ménageant, dans l’ici-et-maintenant, un dialogue entre mouvement et immuabilité, éphémère et éternité. Dans l’imposante salle à manger au décor chargé de lambris sculptés et de vitraux arborant les armoiries de la famille, un travail tout en nuances exploitera le phénomène subtil du reflet. De petits cadres trouvés aux puces et vidés de leur contenu renverront la lumière colorée ainsi qu’une image altérée de la réalité. Une image fluctuante, qui se redéfinit à l’infini. Une image dépendante aussi, tributaire de la lumière, de la position des cadres dans l’espace et de la netteté de leurs surfaces. Lisses et polies de préférence, comme se devaient de l’être les bonnes de grande maison : des jeunes filles sans aspérités, transparentes, conformes aux règles de la bienséance. Dans la petite salle à manger autrefois réservée aux enfants de la maisonnée, des rires espiègles viendront rompre le silence et emplir l’espace de gaieté, tandis qu’une odalisque lascive se prélassera sur un canevas brodé. Un ready-made assisté et désobéissant dans lequel la broderie ne se soumet pas au motif imposé mais le barre d’un slogan, EVERYONE WANTS, envoyant balader un travail d’aiguille longtemps promu comme base éducationnelle des jeunes filles, et réaffirmant la puissance du Désir comme force motrice de la Vie. À l’étage, une chambre ornée d’un rideau doré prendra des allures élégantes et précieuses, mais tout ce qui brille n’est point or et les apparences flatteuses sont souvent trompeuses. Comme peut l’être l’image que reflète un miroir. Ailleurs, un autre rideau (confectionné en coton blanc rappelant les jupons et culottes de la Belle Époque) transformera le dressing en alcôve et servira d’écran de projection à un montage d’images du film Rebecca d’Alfred Hitchcock. Le rideau plissé corroborant le propos du roman éponyme de Daphne du Maurier dont le film est tiré : la présence invisible de celle qui donne son nom au récit est plus prégnante que celle de la narratrice anonyme qui brille par son absence. Qu’y a-t-il derrière le rideau ? Qu’est-ce qui se tapit dans l’ombre des fronces ? Présence invisible encore, et pour finir en beauté, avec une intervention immatérielle et sonore. Dans la cage d’escaliers de service, teintée d’une lumière rosée, résonnera une voix de jeune fille égrenant une série d’injonctions positives et négatives, de tâches à accomplir, d’attitudes à adopter ou à éviter. Une jeune fille lisse et polie, qui veille à la bonne tenue de la maison en toute discrétion, courant dans les escaliers, avec ses jupons blancs plissés.
2020/Sandra Caltagirone.
reflets reflétés sur photo de ce reflet même/©D.Lannoy
reflets reflétés sur photo de ce reflet même/©D.Lannoy
Ne pas trébucher
Ne pas refuser
Ne pas discuter
Ne pas répondre
Ne pas tousser
Ne pas trainer
Ne pas casser
Ne pas se rebiffer
Ne pas avoir froid
Ne pas regarder
Ne pas séduire
Ne pas pleurer
Ne pas bredouiller
Ne pas se plaindre
Ne pas souffrir
Ne pas plaire
Ne pas renverser
Ne pas demander
Ne pas être malade
Ne pas être sale
Ne pas être fatiguée
Ne pas être triste
Ne pas tenter Monsieur
Ne pas voler
Ne pas trop manger
Ne pas lambiner
Ne pas aimer
Ne pas être enceinte
Ne pas se fâcher
Etre jeune, en bonne santé, propre, saine, honnète, discrète, travailleuse, transparente et présente.
Monter, descendre, courir, porter, laver, frotter, cirer, nettoyer, lessiver, amidonner, raccommoder, vider, remplir, repasser, servir…
S’oublier, obéir, se donner, s’abandonner, éviter les maîtres.
Escalier de service/Leonie Souchaud/Eclairage rouge + son
Canevas anciens/broderie/textes/Parties cachées/Work in progress
Cire(moulage)/fils de cuivre chauffants/sculpture performative/melting shoe
Cires (moulages) en cours de transformation par la chaleur.
Cire et pigment (moulage)/bénitier/rouge à lèvres
Petits chaussons/cheveux feutrés
Petites boites lumineuses/dessins mine de plomb/ rideau doré
Grand rideau doré dans la lumière
Projection "Rebecca"/Tenture froncée cotton écru/Jupon/l’absente